AVES FRANCE Junior

A chacun son loup

vendredi 20 juin 2008 par Christophe CORET

Parfum de scandale au Pays des merveilles ! Aujourd’hui s’ouvre le procès du loup dans le monde enchanteur des contes de fées et autres histoires à dormir debout. Alors que tous pensaient qu’il faisait bon vivre dans notre pays, les récents méfaits de Monsieur Loup donnent lieu à une guerre sans merci entre ses défenseurs et ceux qui l’accablent. Friands de ces affrontements « bien trop rares » dans nos contrées, les éditorialistes se déchaînent sur ce procès que l’on annonce déjà comme historique.

« Le loup bientôt sous les verrous ? », « Le loup, on en viendra tous à bout ! », « Loup, ange ou démon ? » sont autant de titres d’articles qui remplissent les colonnes habituellement bien désertes de l’hebdo « Contes News », numéro un des ventes au Pays des merveilles.
Et chacun y va de son point de vue. Ne cherchez pas d’info objective, vous n’en trouverez pas ! Les plumistes (journalistes de notre Pays) expliquent leur parti pris simplement : « Le loup, c’est comme le mouton : on aime ou on n’aime pas, c’est juste une question de goût. »

Les pires écrits proviennent d’ailleurs des journaux locaux, de ceux qui, proches de « l’origine du mal », sont payés pour faire d’une pierre une montagne et prennent un malin plaisir à envenimer le débat pour voir leurs ventes exploser. « Mort au loup ! » titre « Montagne d’antan ». Tout est dit : « Que le loup approche et je le pendrai haut et court ! » assure un éleveur au plumiste local.

D’un bout à l’autre du Pays des merveilles, la population est en effervescence et se rend devant les portes du Tribunal, présidé par Monsieur Girouette. Craignant des affrontements entre les spectateurs venus à l’audience, un service d’ordre a été spécialement mis en place. Ce sont les Ogres, géants et terrifiants, qui sont chargés de cette mission et devront maintenir le calme coûte que coûte. D’abord agacés de ne pas pouvoir témoigner contre le loup, ils ont finalement accepté cette tâche, quelques flatteries ayant suffit à contenter leur égo démesuré. Cependant, ils ont insisté pour tenir une conférence de presse. « Nous espérons que le loup sera condamné ! Le loup est un danger public. Pensez à vos enfants, qui risquent de se faire croquer en jouant dans la rue. » Le discours est assez étonnant de la part des Ogres, mais après tout, ce n’est pas leur intelligence qui les caractérise le plus !

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à notre procès.
Sous les acclamations ou les huées de la foule, le loup entre dans le Tribunal, suivi de près par son avocat, Maître L’agneaux. Le loup et L’agneaux forment un couple improbable, mais leur stratégie « pourrait être payante » selon les plumistes. Pour L’agneaux, c’est le procès de sa vie entend-on dire ici et là.

Trois coups de bâton calment l’assistance et suffisent à figer les langues. Le loup sent son sang se glacer et avance à la barre des accusés.
Balayant le regard à travers la salle d’audience à la recherche d’un vague soutien, le loup croise le visage désespéré de Monsieur Seguin. Il se lèche les babines en repensant au goût délicieux des chèvres du vieux berger qui ont osé s’aventurer dans sa montagne. Blanquette, la Renaude et les autres se sont battues contre lui du crépuscule à l’aube, lui infligeant de nombreux coups de cornes.
« Monsieur le Juge, comprenez-moi ! Les chèvres de Monsieur Séguin sont venues m’affronter sur mon territoire. Elles m’ont asséné de nombreux coups de cornes et j’ai dû me défendre. J’ai répondu vaillamment à leurs attaques et lorsqu’elles sont mortes, je les ai mangées. Qu’y puis-je si Monsieur Séguin élève des chèvres pour les envoyer me combattre ? Et puis, après tout, je suis un loup et je mange des chèvres ; pourquoi devrais-je m’en excuser ? »

Les 3 petits cochons, qui ricanent bruyamment aux côtés du vieil homme aux chèvres maudites, hurlent en chœur : « Et qui est venu souffler, souffler, souffler sur nos maisons dans l’espoir de nous dévorer ? »

« Monsieur le juge, n’est-ce pas moi qui devrais me plaindre de ces trois porcelets qui ont tenté de me faire cuire dans leur marmite ? Heureusement pour moi, j’ai réussi à m’enfuir, mais ce sont eux qui ont essayé de me manger ! Avez-vous déjà vu des cochons manger du loup ? Ils sont fous, et il faudrait les enfermer ! Quant à moi, je suis un loup et je mange des cochons ; pourquoi devrais-je m’en excuser ? Regardez comme ils sont dodus, comment aurais-je pu y résister ? »

Petit Pierre prend alors la parole.
« Moi, je n’ai pas peur du loup ! Et avec l’aide de petit oiseau, nous l’avons attrapé quand il n’a fait qu’une bouchée de mon canard. J’ai bien empêché les chasseurs de l’abattre, mais peu de temps après l’avoir enfermé au parc zoologique, il s’est échappé et a filé tout droit chez Mère Grand pour essayer de dévorer le Petit Chaperon rouge ! »

« Baliverne » s’écrie le loup.
« J’ai bien mangé le canard et j’aurais d’ailleurs adoré manger Petit oiseau lorsqu’il me tournait autour et que ce malotru de Pierre m’a capturé. Je suis un loup et je mange des canards et des oiseaux ; pourquoi devrais-je m’en excuser ? Par contre, je n’ai jamais cherché à manger le Petit Chaperon Rouge. Je voulais seulement goûter les délicieuses tartes qu’elle avait préparées pour sa mère-grand. D’ailleurs, si j’avais voulu, je n’aurais fait qu’une bouchée de la vieille, au lieu de l’enfermer dans son armoire ! Dois-je vous rappeler que le père du petit chaperon rouge m’a asséné un violent coup de hache entre les omoplates, et que j’ai eu beaucoup de chance d’en réchapper lorsqu’il m’a abandonné et laissé pour mort dans la forêt ? »

Le Président Girouette ne sait plus où donner de la tête.
« Et, que répondez-vous à ceux qui vous accusent d’avoir dévoré le garçon qui criait au loup ? »

« Mais, Monsieur le Président, je sais que les gnomes qui nous dirigent veulent diaboliser les miens pour nous exterminer, mais soyons sérieux ! Je suis, Nous ne sommes, que des loups ! Nous mangeons des chèvres, des canards, des oiseaux, des cochons et bien d’autres animaux sauvages, mais JAMAIS nous ne mangeons d’hommes, de femmes et encore moins d’enfants ! Vous savez ce que c’est, on raconte dans notre pays des tas d’histoires pour faire rêver les enfants, pour les effrayer ou pour les amuser, et nous sommes les victimes bien involontaires de tous ces contes et légendes. Je l’affirme : un loup, ça ne mange pas les enfants ! Nous ne sommes pas des ogres ! »

A ces mots, le calme de la salle d’audience se rompt. Les Ogres, chargés du service d’ordre, n’apprécient pas qu’on les juge en public et les plumistes profitent de cette effervescence pour interviewer en direct les victimes, recueillant avec soin les premières réactions de Monsieur Séguin, de Petit Pierre, du Chaperon rouge et de sa mère-grand, des trois petits cochons… et bien entendu des ogres.

Voyant la détresse du Président Girouette pour ramener le calme dans le Tribunal, Maître L’agneaux, la voix chevrotante, demande l’autorisation de faire entrer les témoins de la défense.
Les flashs crépitent à l’apparition de John Dunbar, de Jack London, de Romulus et Rémus et de Mowgli, qui s’empressent d’aller soutenir leur ami loup. Après de chaudes retrouvailles et des embrassades à n’en plus finir, chacun prend la parole pour apporter son éclairage à ce sombre procès.

John Dunbar commence son récit : « Envoyé seul dans un poste frontière en pleine nature, j’ai réussi à apprivoiser un loup solitaire. Cette relation particulière avec l’animal m’a fait comprendre la vraie valeur de la vie. Un grand chef indien m’a alors appelé « Danse avec les loups ». On décime les loups et on les diabolise pour mieux contrôler les hommes, mais le loup, Votre Honneur, c’est la liberté. Et on dit souvent que l’homme est un loup pour l’homme, mais si l’homme réapprenait à vivre avec ses loups, nous ne serions pas ici pour ce procès insensé qui fait tant couler l’encre et la salive. ».

Jack London embraye : « J’ai vécu dans la nature la plus sauvage du Grand Nord et j’ai côtoyé les loups. Vivre dans ces contrées lointaines, parfois hostiles, est à la fois un rêve et un cauchemar. C’était une vie difficile, mais qui a construit l’homme que je suis devenu aujourd’hui. La rencontre avec Croc-Blanc m’a apporté bien plus dans la découverte du monde et de ma propre personnalité que des années partagées avec mes semblables. De grâce, arrêtez cette mascarade et ne faites pas payer au loup les échecs de notre société. Le loup n’est pas un bouc émissaire, c’est juste un loup et le public ne se rendra compte de son erreur que quand l’irréparable aura été commis. Vous pouvez empêcher cela, alors laissez, pour des années encore, vivre l’homme avec ses loups pour que certains aient un jour, comme moi, la chance de comprendre la beauté du monde qui nous entoure. »

Aux derniers mots du témoignage de Mowgli, de Romulus et de Rémus, tous sont émus et certains sortent même leurs mouchoirs pour cacher les larmes qui montent comme une vague du plus profond de leur être. Monsieur Seguin se lève, et hurle : « Mais moi aussi je les aimais mes chèvres ! », puis s’effondre en sanglots sur sa chaise.

Après deux heures de délibération, Girouette annonce son verdict.
« Condamner une espèce comme le loup, qui chasse pour se nourrir, est un acte délicat. Ces dernières années, dans notre pays comme dans bien d’autres, la cohabitation avec les animaux sauvages est au cœur des préoccupations. Mais le tribunal ne doit pas être la tribune des gnomes qui sont au pouvoir et notre rôle est de juger des crimes et non pas de décider quel animal a le droit de vivre dans nos contrées.
A ce titre, le tribunal reconnaît le loup non coupable du crime qui lui est imputé, à savoir la mort du garçon qui criait au loup. Pour le reste, Monsieur Seguin, je ne peux que vous conseiller de surveiller vos chèvres ou d’aller vous installer dans une zone où vos protégées ne seront pas tentées de réécrire la fin du conte d’Alphonse Daudet. Et en ce qui vous concerne, Messieurs les trois petits cochons, apprenez que vos espiègleries pourraient vous conduire sous d’autres dents que celles du loup.
Tant que le loup ne se nourrit que de chèvres, de canards, d’oiseaux, de cochons et d’autres animaux sauvages, le tribunal n’a aucune raison de le condamner. Les histoires de loups qui croquent des enfants ont toujours existé et de tout temps, nous avons eu des peurs irraisonnées pour ce que nous ne connaissions pas.
Certains l’aiment, d’autres ne l’aiment pas, mais il nourrit tous les imaginaires… Après tout, à chacun son loup. »

Auteur : Christophe CORET
Tous droits réservés, reproduction même partielle interdite.
Nouvelle récompensée (mais pas primée) lors du Prix de la nouvelle de la nature de Corrençon 2008.

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