Mémoires d’un sauvage
mercredi 30 avril 2008 par Christophe CORET

Pendant que mes congénères bétonnent et transforment pour le confort des autres hommes, aseptisent et épuisent cette Terre qui leur a donné la vie, je m’enfuis et je rêve d’un monde sauvage, d’une autre vie. Je me nourris des splendeurs du milieu qui m’entoure et la vision furtive de Felis silvestris, l’approche d’un cerf pendant le brame ou la découverte d’indices récents de passage de prédateurs suffisent à me faire oublier les heures infructueuses passées dans le froid à attendre la venue de l’hôte majestueux de nos forêts européennes.

Les jours passent, mais je garde l’espoir de croiser l’ « Orso ». Posté dans l’herbe, correctement camouflé avec l’appareil photographique prêt à faire feu, j’observe aux jumelles le moindre mouvement dans la clairière voisine, bordée par un petit ruisseau. Je souhaite tellement voir le plantigrade que j’en ai des hallucinations... La tombée de la nuit aidant, je vois des formes suspectes dans tous les vergers environnants et il me semble même que les buissons bougent ! Fatigué, mon regard se porte alors sur un spectacle digne des meilleurs jeux de stratégies. Une véritable lutte est en train de se dérouler à moins d’un mètre de l’endroit où je suis posté. Les fourmis ailées viennent de déclarer la guerre à leurs homologues terrestres. L’offensive est lancée et malgré une technique de défense particulièrement bien rodée, les fourmis non zélées ne parviennent pas à repousser leurs agresseurs. Les pertes se comptent par dizaines, mais les renforts arrivent sans arrêt. Après plusieurs dizaines de minutes de lutte acharnée, contre toute attente, les fourmis zélées battent en retraite. Des centaines de corps minuscules gisent sur le champ de bataille : soldats morts en héros pour sauver la reine... Quelques minutes plus tard, tout est redevenu normal.
Je relève les yeux... Non, l’ours ne viendra pas.
J’ai cependant appris à observer la beauté et la richesse de la nature, chose que les membres de mon espèce ne savent plus faire. Ils ne peuvent pas respecter ce qu’ils ne connaissent pas... Je suis heureux d’appartenir à ceux qui savent utiliser leurs yeux, et qui s’émeuvent encore devant les derniers « No man’s land » de nos contrées. J’ai l’impression de faire partie d’une élite... mais pas de celle qui est dite « intelligente » ; simplement celle qui comprend, qui respecte, et qui raisonne avec son coeur.
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